La situation est loin d'être maîtrisée sur le site de la centrale nucléaire de Fukushima. A Tokyo, les habitants, qui avaient jusqu'ici préféré rester dans la capitale, se préparent à partir vers le sud du pays.

Après avoir déjà passé cinq journées à lutter contre la dégradation progressive des installations de la centrale de Fukushima-Daiichi, les autorités japonaises savent que leur lutte pour endiguer l'une des pires catastrophes industrielles de leur histoire va durer encore de longues heures. « Il faut encore s'attendre à plusieurs jours d'incertitude. C'est une crise longue. Les réacteurs sont comme des paquebots. Il faut du temps pour les arrêter », remarquait, hier, Olivier Isnard, l'expert de l'Institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), tout juste arrivé dans la capitale japonaise pour analyser les contours de l'accident. « Les autorités ont pris les mesures adéquates, mais nous sommes dans une situation très dynamique, avec une multitude d'incidents », pointe l'ingénieur.

Hier, les 180 employés de l'électricien Tepco travaillant sur le site dans des conditions extrêmement périlleuses -ils ont été évacués quelques minutes pour se protéger des poussées de radioactivité -ont dû gérer de nouvelles crises sur plusieurs tranches de la centrale. Dans la matinée, c'est un incendie qui s'est de nouveau déclaré dans le réacteur n° 4, sur le toit duquel sont stockés, dans des bassins de refroidissement, plusieurs crayons de combustible usagé. Il aurait été rapidement maîtrisé, mais les experts redoutent que le niveau d'eau dans ces piscines de protection n'ait considérablement baissé avec les feux successifs, au risque d'exposer le combustible toujours très toxique. C'est d'ailleurs ce qui laissait penser hier soir au directeur de l'autorité de régulation du nucléaire américain que « le niveau des radiations était extrêmement élevé. »

Canons à eau

Après avoir géré cette alerte, les ingénieurs se sont concentrés sur les opérations de refroidissement du réacteur n° 3, qui était décrit, hier soir, par Tepco, comme le plus « préoccupant ». Un temps stabilisé, cette tranche a connu hier de nouveaux épisodes de surchauffe et des pics de radioactivité qui pourraient provenir, là encore, des piscines de refroidissement. Décidées à tester toutes les solutions potentielles pour refroidir les réacteurs, les autorités pourraient tenter, aujourd'hui, de faire déverser par hélicoptère de l'eau borée sur l'unité 3. « Le bore est un neutrophage qui pourrait permettre de freiner la réaction nucléaire. C'est un poison pour les réacteurs », explique Olivier Isnard. Une opération similaire avait avorté hier après-midi lorsque le gouvernement avait renoncé à envoyer des hélicoptères de l'armée s'exposer à de très forts taux de radioactivité au-dessus des tranches en difficulté. Dans les prochaines heures, Tepco pourrait également tenter d'utiliser des canons à eau pour refroidir les réacteurs les plus menaçants.

Conditions météo favorables

La multiplication de ces accidents, et la difficile compréhension de leurs implications par le grand public alimente une angoisse au sein de la population expatriée et japonaise. Hier encore, les habitants de Tokyo s'interrogeaient sur les risques qu'ils pouvaient encourir en restant dans la cité, pourtant située à 270 kilomètres de Fukushima-Daiichi. Les Japonais qui avaient jusqu'ici préféré rester dans la capitale semblaient plus enclins à se déplacer vers le sud. « Comme les écoles sont fermées, beaucoup de familles sont parties par précaution chez les grands-parents ou les cousins dans l'île de Kyushu, tout au sud », soufflait l'hôtesse d'un immeuble résidentiel du quartier Bunkyo-ku. « Il n'y a pour l'instant pas d'enjeu pour la santé publique à Tokyo », insiste pourtant l'expert de l'IRSN, qui porte en permanence sur lui de petits capteurs mesurant les taux de radioactivité auxquels il est exposé dans son quotidien. « Pour l'instant, le compteur affiche 0 », explique-t-il.

Spécialiste de l'analyse météorologique, il note par ailleurs que le Japon devrait bénéficier au cours des soixante-douze prochaines heures de conditions favorables. Un fort vent orienté d'ouest en est va repousser pendant trois jours au moins vers l'océan Pacifique les rejets radioactifs s'échappant régulièrement des tranches 1,2,3 et 4. Les grandes mégapoles du centre du pays ne devraient donc pas connaître immédiatement de poussée sérieuse de leur taux de radioactivité. « Ensuite, il faudra refaire un point sur les vents et les niveaux de rejets qui peuvent augmenter si la situation dégénère encore », précise le spécialiste.

y. r., Les Echos

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